Laurent Nkunda, «roi» du Nord-Kivu

29-11-2008

"Personne ne peut s'opposer à nous"

Laurent Nkunda, «roi» du Nord-Kivu

Que veut le chef rebelle congolais ? Prendre le pouvoir ? Faire sécession ? Ou offrir une zone d'influence au Rwanda ?


Il attend que ses soldats se soient déployés autour de la villa pour jaillir d'un 4x4 immaculé et faire une entrée triomphale, sa canne à pommeau argenté tenue comme un sceptre. Assis sagement dans la salle, notables locaux, prêtres, journalistes, chefs coutumiers l'accueillent par des applaudissements. «Je suis surpris que vous soyez là, s'amuse Laurent Nkunda. Tout le monde dit que ma folie a atteint son paroxysme.» Quand il ne cède pas à sa foi mystique, l'homme est volontiers fanfaron. Il jubile. Il peut mesurer son pouvoir à la déférence que lui témoignent ses nouveaux sujets.
En quelques semaines, le chef rebelle est devenu le roi du Nord-Kivu, cette province de l'est du Congo aussi riche que martyre, ravagée par quinze ans de guerre. Pour rencontrer les représentants de la «société civile», il a choisi Bunagana, poste perdu dans la brousse, qui marque la frontière avec l'Ouganda. Il est chez lui. Au-dessus des douanes désertes flotte son drapeau, un flambeau tenu par une main noire sur fond bleu.
Plus que le général, c'est le pasteur qui parle. Un évangélique qui officie le dimanche devant ses troupes. Il se présente comme un serviteur de Dieu, communie avec l'assistance, entonne main dans la main une chanson d'adoration : «Le Congo sera sauvé». Il a troqué son treillis et son béret pour un long manteau noir, un pull à col roulé et un chapeau à large bord. Laurent Nkunda soigne sa mise autant que sa communication.

Né en 1967 dans une famille d'éleveurs, il fait partie de ces Tutsis installés dans la région depuis des générations. Une communauté alternativement courtisée et discriminée sous Mobutu Sese Seko, qui n'a cessé de grossir au gré des conflits ethniques dans le Rwanda voisin, chaque massacre entraînant un afflux de réfugiés. Jeune, Laurent Nkunda hésite entre le ministère du Culte et le métier des armes. Trop turbulent pour le premier, il embrasse le second et rejoint le FPR (Front patriotique rwandais), la guérilla tutsie en lutte contre le régime hutu du président rwandais Juvénal Habyarimana.
Il prend part à la prise de Kigali en 1994, puis à la traque des miliciens interahamwés, les auteurs du génocide, à travers le Zaïre. Une longue marche qui aboutit au renversement du régime de Mobutu en 1997. Au cours de cette guerre, 51 membres de sa famille sont tués, selon son biographe, Stewart Andrew Scott (1). Il refuse un poste de général dans la nouvelle armée congolaise qu'il accuse de collusion avec les interahamwés. Et reprend les armes à la tête d'un Comité national pour la Défense du Peuple (CNDP).
Après avoir secouru les siens, il dit aujourd'hui avoir une «mission» : faire du Congo «un grand pays». Il dénonce sa «corruption», sa faillite. Il entend négocier d'égal à égal avec le président Joseph Kabila et menace, dans le cas contraire, de le renverser. Disciplinés, ses hommes ont réussi à mettre en fuite les forces régulières, agrégat de professionnels et de soudards. «Cette armée est à l'image du gouvernement, elle n'existe pas, dit son porte-parole, Babu Amani. Personne ne peut s'opposer à nous.»

Ses adversaires le présentent comme un exécutant de Paul Kagamé, le président rwandais, son ancien chef au sein du FPR. Le fait est que Kigali fournit aux rebelles des conseillers techniques, des uniformes, des recrues, une base arrière. «Le CNDP utilise le territoire rwandais pour contourner les positions de l'ennemi», dit-on à la Monuc, la Mission des Nations unies au Congo. «Si le gouvernement rwandais voulait stopper tout cela, il pourrait le faire très vite», ajoute un expert. Or le 26 octobre, les chars du régime de Kigali ont même ouvert le feu depuis la frontière sur l'armée congolaise. Cela ne fait pas de Nkunda une simple marionnette. «Il sait qu'il est en train de gagner, estime un diplomate. Il est donc plus difficile à contrôler.» Mais quel est son but ? Prendre le pouvoir à Kinshasa ? Faire sécession et profiter des immenses ressources naturelles de la province ? Offrir une zone d'influence à son parrain rwandais ? Il a annoncé la création d'un gouvernement avant de se rétracter. Il dirige déjà un Etat dans l'Etat, alimenté par des taxes prélevées sur les routes, les cotisations de la diaspora tutsie et divers trafics, doté d'une administration, de ministres, d'une police, d'une radio.
Soucieux d'élargir sa base, il aurait approché des personnalités de l'opposition, sans vraiment convaincre. Chacun se souvient des exactions commises par ses troupes à Kisangani en 2002, Bukavu en 2004, ou encore récemment à Kiwanja. Plusieurs heures de tueries et de pillages. «Dans les zones que nous contrôlons, soldats et populations vivent en symbiose, affirme Babu Amani. Nous enseignons que, pour nous, la richesse de nos combattants, ce sont les civils.» Un adage pris à la lettre.


(1)Le Chef rebelle Laurent Nkunda», Editions Karthala, novembre 2008.



Christophe Boltanski

Le Nouvel Observateur